Il est facile de comprendre les raisons, nombreuses et bien connues, de son immense popularité. Son palmarès unique. Son tennis éblouissant. Sa virtuosité technique. Sa classe sans artifice. Sa supériorité sans morgue. Une intelligence du jeu toute en raffinement. Un style à part et des manières de gentleman sur les courts et en dehors - à la ville comme dans ses interviews d'après match -, qui lui ont attiré depuis longtemps la sympathie des joueurs, l'estime des acteurs du monde du tennis et les faveurs du public.
Est-ce tout ? Sans doute pas. Il me semble que la cote d'amour de ce champion hors du commun ne tient pas seulement à sa dimension exceptionnelle, mais aussi, et paradoxalement, à la présence de la catégorie de l'ordinaire dans ce destin et ce talent qui le sont si peu, ordinaires.
Roger Federer, génie familier ? En quelque sorte ...Si on le compare aux autres grandes figures du tennis, ce qui saute aux yeux, c'est, par un étrange contraste,
son apparente normalité. McEnroe ? La démesure faite homme, un génie de l'excès, une personnalité dionysiaque. Agassi ? L'enfant terrible des courts avant de s'imposer comme un vieux sage malin et bienheureux. Borg ? Une impassibilité surhumaine. Lendl ? Une froideur inhumaine. Sampras ? Le labeur fait homme. Nadal ? Le culte de l'effort et de la performance considéré comme un chef-d'œuvre. Ivanisevic ? Allégorie de la folie sur les courts. Kuerten ? L'allégresse et la joie de vivre. Etc. Tous sont des « phénomènes », des « types » de la comédie humaine.
Mais Federer ? Il est le plus grand mais avec une déconcertante facilité, du moins en apparence –
car cette aisance à jouer masque un inlassable travail. Tueur mais avec bonhomie et courtoisie. Sûr de son talent et de sa supériorité mais avec pudeur. Il est lisse comme une statue antique. Ce n'est pas par lui que le scandale arrivera. C'est un tempérament rassurant, un « bon client » pour la presse (sauf celle à scandale !), pour les sponsors, les cadres de l'ATP, ses millions de fans. Une image clean. Riche à millions, il ne recule pas à mener bon train, mais sans tapage et avec une retenue qu'il est aisé de mettre sur le compte de l'antique discrétion helvétique.
Dans sa vie privée, c'est le portrait d'un homme tranquille, qui aurait toutes les beautés du monde à ses pieds
si seulement il le souhaitait, mais qui partage sa vie depuis de nombreuses années avec une ancienne joueuse presque anonyme, réservée, allergique à toute exposition médiatique, et qui, bonne fée du logis et des
coulisses des tournois, joue un rôle essentiel dans l'équilibre sportif et personnel de son champion de mari.
Une sorte de Melinda Gates au pays de la balle jaune, assurément plus proche d'Yvonne de Gaulle que
d'une Paris Hilton ou d'une Anna Kournikova.
Stylé, Federer raffole de la mode et fréquente à l'occasion le gotha de la fashion planétaire, mais il n'est pas un
people et le clinquant n'a pas de prise sur lui malgré ses cachets publicitaires faramineux, ses Rolex en or arborées pour les besoins de ses contrats et ses luxueuses possessions dans les émirats arabes. Louvoyant entre ces écueils, il demeure une icône du bon goût et de l'équilibre. C'est aussi, osons le dire, le joueur le mieux habillé de l'histoire du tennis, et qui porte le mieux des tenues dessinées pour lui et avec lui.
L'équilibre : c'est bien le maître mot pour désigner Federer. Nulle excentricité sur les courts ni en dehors.
Une existence finalement assez économe de son énergie, arrimée aux vertus du travail et aux valeurs familiales. Un côté presque casanier. Une inaptitude aux coups d'éclat et aux extravagances de star.
Et puis un tennis de rêve, plein, mais sans crânerie. Les meilleurs coups et dans tous les départements du jeu, mais « à la cool » : sans sueur ni cris de bête, sans esbroufe, sans insulte ni forfanterie. Une combativité de fauve mais une grâce de gazelle. Une condition physique presque surhumaine, mais qui semble tellement naturelle.
Tout cela en fait une espèce de héros grec, un emblème vivant de « l'atticisme » – mesure et raison, lumière et calme. Si ce gars-là n'était pas l'un des plus grands sportifs que la terre ait jamais porté, il pourrait être mon voisin. Un gars attachant, sympa, fidèle en amitié, n'hésitant pas à donner des coups de main au jardin ou en cuisine, jamais envahissant mais toujours prévenant, détestant perdre à la pétanque ou au craps, bien fait de sa personne mais pas dragueur, bien dans ses baskets et n'en rajoutant pas. Bref, le modèle du bon copain, celui qu'on rêve tous d'avoir comme président de son syndic de copropriété ...
Qu'aurait donc été Roger Federer si le tennis ne l'avait pas choisi pour maître et pour souverain, s'il n'était devenu le symbole sportif de l'harmonie gagnante ?
David Brunat - Federer ou le génie de la mesureCet article figure sur :
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